Plaidoyer pour un vieux chêne Posté septembre 25, 2022

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L’autre jour, mon voisin Michel est venu me voir. Je l’aime bien, Michel, il est sympa. Plus âgé que moi, il est toujours gentil et jovial. Cette fois-ci, il a entamé la conversation en me disant : « J’ai quelque chose à te dire, mais ça ne va pas te plaire ». Il m’a alors annoncé qu’il voulait faire abattre un vieux chêne centenaire situé sur son terrain, non loin de chez moi. Selon lui, sa base présente des marques de pourrissement, et il pourrait s’effondrer sur la ligne électrique, ce qui causerait pas mal d’ennuis. Il sait que j’ai la fibre écolo, du moins j’imagine qu’il me perçoit ainsi, faute d’informations précises sur mon parcours. Il m’a donc annoncé ça en ménageant ma sensibilité, ce qui est tout à son honneur. Sur le coup, je n’ai pas trop su quoi répondre : Après tout, il s’agit de son terrain, de sa responsabilité – et de ce qu’il m’en disait, la situation était potentiellement dangereuse. Je me suis donc contenté de hausser les épaules, et de le remercier de m’avoir prévenu. Mais depuis, cette idée n’a pas arrêté de me trotter dans la tête.

Il faut dire que ce chêne, qui est probablement plus vieux que nous deux réunis, a toujours fait partie du paysage. Je passais déjà devant quand j’étais gamin et que je venais en vacances dans le petit hameau Aveyronnais où je vis aujourd’hui. Pour moi, il fait partie du patrimoine du lieu, au même titre que les ruines du château qui surplombent le hameau. Je ne pense pas que l’on détruirait volontairement les murs de ce château sous prétexte qu’ils pourraient s’effondrer sur la tête d’un touriste imprudent (et pourtant, c’est le cas). Nous avons toujours tendance à considérer les pierres comme un patrimoine plus précieux que les végétaux qui les entourent. Pourtant, quand un arbre est si vieux qu’il est le témoin de tout un pan de l’histoire d’un lieu, ne pourrait-on pas aussi considérer qu’il est une partie de son âme ?

Evidemment, Michel ne connaît pas mon parcours, car je suis resté discret sur ce sujet. Il ne sait pas que j’ai passé les treize dernières années à étudier le chamanisme Amazonien, en me rendant régulièrement au Pérou pour suivre un apprentissage avec des guérisseurs. J’évite d’en parler, car j’ai l’impression que le fossé entre leur culture et la nôtre est tout simplement abyssal. Comment comprendre ces expériences, quand on n’a aucun point de référence ? Comment réconcilier deux visions du monde si diamétralement opposées ?

 

Quand en 2009, je me suis rendu pour la première fois en Amazonie, c’était en désespoir de cause. J’avais entendu parler de l’Ayahuasca, médecine traditionnelle, qui permettait de faire un profond travail d’introspection et de remise en question personnelle. J’étais totalement perdu à l’époque, et je me suis dit que je n’avais plus rien à perdre. Cette expérience a créé un bouleversement fondamental dans ma vie : une telle reconnexion, une telle ouverture sur de nouvelles perspectives, que j’ai poursuivi cette exploration pour finalement décider d’apprendre et de me mettre au service de cette tradition merveilleuse mais exigeante. J’ai participé à d’innombrables cérémonies, j’ai fait des diètes en isolement dans la jungle, j’ai fait face à mes démons et accompagné celles et ceux qui le désiraient… tout cela grâce à l’aide de ces plantes, et de ces merveilleux guérisseurs qui ont une science incroyablement complexe et insoupçonnée. Mais ce dont je suis sûr, après toutes ces années, c’est que les plantes ont une conscience. Et pas simplement une conscience limitée, basée sur de simples signaux électriques ou substances chimiques simplistes : non, une conscience extrêmement élaborée, emplie de sagesse et de bienveillance, qui peut nous aider à guérir.

Comme dit plus haut, il faut le vivre pour le croire. Mais quand on en fait l’expérience de première main, ce qui est l’essence même du chamanisme – explorer par soi-même – on ne peut plus en douter un instant. Quand on revient ensuite dans notre monde occidental, où notre connexion avec la nature est souvent réduite à sa plus simple expression, on se dit que la tâche visant à sensibiliser les gens sur ces questions est immense. On peut même se sentir écrasé par le poids d’une telle tâche.

Chez nous, un arbre, c’est juste un arbre. S’il dérange, on le coupe. Cet argumentaire utilitaire est d’ailleurs employé par d’autres, comme les chasseurs qui prétendent être d’utilité publique en régulant la population des animaux en leur tirant dessus. Quand on veut faire admettre une idée, on parle souvent de sécurité, de menace, d’intérêts économiques, et généralement ça passe.

En Amazonie, ce genre d’argumentaire ferait blêmir d’effroi les autochtones, qui ont une vision animiste des choses : pour eux, tout a un esprit, une âme. On pourrait penser avec beaucoup de condescendance que ce sont des gens simples et naïfs, qui donnent libre court à leurs légendes et superstitions. Sauf que pour eux, c’est extrêmement concret, et applicable dans leur vie quotidienne, tant dans leur spiritualité que leur médecine. Je peux vous garantir que si vous prenez de l’Ayahuasca, vous serez témoin de cette intelligence qui nous échappe dans notre approche cartésienne. C’est nous qui nous sommes perdus dans des valeurs occidentales matérialistes et totalement absurdes. D’ailleurs, il est très fréquent que les gens qui font appel à cette médecine – qui devient de plus en plus populaire – développent une conscience écologique exacerbée, où la maltraitance des animaux et des végétaux n’est juste plus acceptable, tant elle leur semble désormais brutale et privée de toute empathie.

En Amazonie, lorsqu’un arbre est tué, c’est un frère qui meurt. Et quand on voit la déforestation massive qui a lieu là-bas, on ne peut que toucher du doigt la souffrance et le désarroi de ces peuples, qui assistent non seulement à la destruction systématique de leur habitat, mais aussi de leur spiritualité, de leur culture et du Vivant avec lequel ils ont des liens si profonds.

Cela me ramène à mon chêne, qui n’est pas fondamentalement différent de ces arbres du bout du monde, au contraire. Mon apprentissage chamanique a tellement exacerbé mes perceptions et ma connexion aux plantes, que je peux aujourd’hui capter les « émotions » d’un arbre, qui est capable lui aussi de ressentir de la peur, de la souffrance ou du danger. D’ailleurs, même les scientifiques confirment enfin aujourd’hui cette vision, en mettant en avant des comportements très complexes observés chez les arbres, et leur communication avec leur environnement – y compris d’autres spécimens aux alentours. Quand je vois cet arbre, que je le ressens, j’ai l’image d’un vieux monsieur qu’on va bientôt venir chercher pour l’euthanasier, au grand dam de ses voisins qui l’ont connu pendant des décennies. C’est une impression de grande perte. Mais comme il s’agit d’un peuple muet, c’est une souffrance silencieuse.

Or, sans cette capacité de parler, comment peuvent-ils se défendre ?  Toute cette histoire m’interroge : que peuvent faire les gens qui ont déjà compris que les plantes sont conscientes, dans un monde qui les maltraite tant ? Elles m’ont tellement donné, et constituent encore aujourd’hui un chemin d’exploration et de guérison absolument magique. Si les gens avaient été témoins des expériences que j’ai pu vivre, ils seraient comme moi convaincus que ces plantes ont d’incroyables trésors insoupçonnés à nous offrir.

 

Je me dis que la seule option raisonnable, c’est d’écrire un article comme celui-ci, pour sensibiliser les gens et partager avec eux le fruit de ces années d’exploration avec d’autres cultures et d’autres approches. Cela n’est pas confortable, car cela implique que je fasse mon « coming out » vis-à-vis de gens proches dont je ne peux pas anticiper la réaction. Peut-être que si je partage cet article avec mon voisin Michel, il va juste me prendre pour un fou ou un illuminé. Etre vu comme un bobo écolo, passe encore, mais un gars qui pratique le chamanisme Amazonien et qui parle aux plantes, on franchit un cap ! Mais après tout, un chamane est censé être un pont entre les mondes, et s’il est occidental, il peut aussi être un pont entre plusieurs cultures. Ce n’est pas facile, certes, car il se confrontera forcément à beaucoup d’incompréhension, voire de jugements. Je suppose que c’est le lot de tous ceux qui plaident pour des causes qui ne sont pas encore communément admises dans une société… Mais si même moi je ne le fais pas, alors qui le fera ?

 

Pour conclure, il s’est produit une étonnante synchronicité : ce matin je me promenais justement devant le vieux chêne, lorsque j’ai croisé une personne inconnue qui se promenait avec son chien. Nous avons échangé quelques mots, et j’ai appris que l’homme était… bûcheron professionnel ! Je me suis empressé de lui demander son avis sur l’état de santé réel du chêne. Après examen, il m’a dit qu’il lui semblait encore sain. Certes un peu penché, mais peu exposé au vent, et avec un tronc intact (sans attaque de capricornes du chêne). De plus, ayant lui-même participé à des missions d’élagage pour l’entretien de lignes électriques, il m’a dit que l’arbre était trop éloigné de la ligne pour que son propriétaire soit inquiété en cas de chute. De son propre aveu, si l’on coupait tous les arbres qui menacent de casser une ligne en tombant, on en abattrait une quantité industrielle ! Un élagage pourrait être une option moins radicale.

 

Au final, je sais que mon voisin sera seul juge, et c’est normal. La décision ultime lui appartient, et je la respecterai quelle qu’elle soit, car je sais que c’est quelqu’un d’intelligent. Mais tout condamné à mort a droit à une défense, et je crois que je me suis retrouvé bien malgré moi avocat commis d’office, pour plaider une dernière fois en faveur de ce vénérable vieux chêne qui mérite qu’une voix parle en son nom. En écrivant ce billet, que je partagerai avec Michel, j’aurai joué mon rôle. Dans tous les cas, je lui suis reconnaissant de m’avoir confronté à cette question, et de m’avoir ainsi permis de mener cette réflexion personnelle.

Une chose est sure : si la décision est maintenue, j’ai déjà promis au chêne de venir lui tenir compagnie lors de son abattage, pour qu’il ne soit pas seul face à sa mort. Ce sera évidemment un crève-cœur, et je verserai probablement une larme. Mais ce sera ma façon de lui dire adieu, et de l’accompagner ainsi dans son dernier voyage, en honorant sa longue existence et toutes ces belles années passées en sa présence.